À l’instar de la communauté internationale, le Sénégal célèbre aujourd’hui la Journée internationale des personnes handicapées, également appelée Journée des droits des personnes handicapées. À cette occasion, Khady Bâ, présidente du Comité des femmes de la Fédération sénégalaise des associations de personnes handicapées (CF/FSAPH), revient sur les principales préoccupations des personnes en situation de handicap. Elle plaide pour l’application effective de la loi d’orientation sociale et dénonce la stigmatisation ainsi que les violences dont ces personnes sont victimes.

Entretien Exclusif

Quel est l’état des lieux des plaidoyers pour le respect des droits des personnes handicapées au Sénégal ?

La journée du 3 décembre est très symbolique pour nous. Elle nous permet de faire le point sur les plaidoyers menés en faveur des droits des personnes handicapées. Nous avons obtenu des avancées notables. Contrairement à de nombreux pays, le Sénégal dispose d’une loi d’orientation sociale, adoptée par l’Assemblée nationale depuis 2010. Le pays a également ratifié plusieurs conventions internationales en faveur des personnes handicapées. Cela montre qu’il y a des efforts, mais beaucoup reste à faire.

Aujourd’hui, cette loi est toujours en attente de la signature de ses décrets d’application par le Président de la République. Elle comporte 50 articles et nécessite 11 décrets d’application, dont seulement deux ont été signés. Nous estimons qu’il est urgent de finaliser ce processus pour rendre la loi pleinement opérationnelle. Toutes les préoccupations des personnes handicapées y sont traduites en droits.

Quinze années se sont écoulées depuis son adoption. Son inapplication témoigne d’un manque de volonté politique. Mais comme le plaidoyer est un processus de longue haleine, nous continuerons à nous battre pour son effectivité. Il est également impératif de mettre en place la Haute autorité sur le handicap ainsi que le Fonds d’appui aux personnes handicapées. Nous appelons le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko à finaliser les décrets d’application pour que cette loi devienne enfin une réalité.

Quels sont les problèmes quotidiens rencontrés par les personnes handicapées ?

Ils sont nombreux. L’un des plus criants est l’inaccessibilité des infrastructures publiques. Dans les hôpitaux, les mairies et autres bâtiments administratifs, l’absence de rampes rend l’accès extrêmement difficile. C’est inadmissible.

La communication est aussi un défi, notamment pour les personnes sourdes et muettes. Au Kenya, les forces de l’ordre utilisent la langue des signes pour communiquer avec elles. Pourquoi pas au Sénégal ?

L’emploi des jeunes diplômés handicapés est un autre casse-tête. Lors des recrutements, ils sont souvent écartés en raison de leur handicap. Nous réclamons l’égalité des chances et rappelons qu’un quota de 15% leur est réservé dans la fonction publique. Cette mesure doit être respectée.

L’inclusion dans les programmes sociaux de l’État, comme la CMU ou les bourses familiales, reste insuffisante. Le nouveau régime a même supprimé les bourses destinées aux personnes handicapées, alors qu’elles représentaient une aide précieuse. Nous demandons une meilleure cohérence des politiques publiques pour plus d’équité.

Enfin, dans les transports, la situation est tout aussi préoccupante. La majorité des véhicules de transport en commun ne sont pas adaptés, ce que nous déplorons vivement.

Qu’en est-il des violences faites aux personnes handicapées ?

Les violences faites aux femmes n’épargnent pas celles en situation de handicap. Selon un rapport mondial, sept femmes handicapées sur dix subissent des violences. Cela montre à quel point elles sont exposées à des violences physiques, morales, économiques et psychologiques.

Nous appelons les autorités à prendre leurs responsabilités pour garantir la sécurité de toutes les personnes handicapées. Les femmes et les filles handicapées doivent être protégées contre toutes les formes de violence. Cela doit cesser.

Quel regard la société sénégalaise porte-t-elle sur les personnes handicapées ?

Le constat est amer. Malgré les nombreuses campagnes de sensibilisation, la stigmatisation persiste. Dans la rue, il est courant d’entendre des personnes dites «normales» désigner une personne handicapée par son handicap plutôt que par son nom. C’est désolant.

Les préjugés sont également tenaces. Certaines personnes évitent même de croiser une personne handicapée le matin, par superstition. Ce sont des comportements que nous condamnons fermement.

Pourtant, de nombreuses personnes handicapées sont à la tête d’entreprises et emploient des personnes valides. Ces préjugés doivent être éradiqués.

Dispose-t-on de chiffres fiables sur les personnes handicapées au Sénégal ?

C’est un véritable problème. À ce jour, nous ne disposons pas de données fiables sur le nombre de personnes handicapées, tous types de handicap confondus. Nous contestons les chiffres officiels. Lors du dernier recensement, de nombreuses personnes handicapées n’ont pas été prises en compte. Moi-même, en tant que présidente du Comité des femmes et vice-présidente de la FSAPH, je n’ai pas été recensée. Et je ne suis pas la seule.

À l’avenir, les associations de personnes handicapées doivent être impliquées dans ces opérations. Nous avons une connaissance du terrain que les enquêteurs ne possèdent pas. Nous interpellons les autorités à ce sujet.

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